Jadis

Un bouquet oublié, un fauteuil défraichi
Un bouquet du passé aux couleurs fanées
Par trop de souvenirs, d’histoires à raconter…
De soirées satinées jusques au petit jour,
Où ces dames galantes se faisaient courtiser,
Où broderies et dentelles rimaient avec destin…
Des jours de tragédie et de folles intrigues
Qui menaient jusqu’au duel pour un bout de satin…
Des rencontres furtives et des secrets d’alcôves,
Des amours clandestines sans aucun lendemain,
Qui parfois vous menaient à mourir de chagrin…
L’histoire de ces bals orchestrés, symphonie de frous frous,
A vous faire perdre l’âme ainsi que la raison,
Et qui faisaient rimer si bien la grâce avec la séduction…
Nostalgie de ces temps où la beauté régnait,
Où l’honneur, le respect faisaient l’éducation,
Où l’esprit reconnu était une vertue,
Où l’on pouvait jouir de la futilité…
Comme pour ce bouquet le temps a fait son oeuvre,
Les lumières du passé se sont décolorées,
Mais reste au fond du coeur, une porte dérobée,
Qui s’ouvre lentement sous les paupières closes,
Et là, dans le silence et dans l’obscurité,
Tous nos rêves alors sont à notre portée…

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La p’tite pipelette

Aquarelle de Ali Cavanaugh

Elle sautillait telle une rainette ,
Entre les gouttes de rosée,
Les pieds nus en sandalettes
Sous sa longue jupe volantée
Ils l’appelaient la p’ tite piplette
Car c’est vrai qu’elle aimait parler!
Elle n’était pas bien grandette
Un vrai poids plume à soulever
Je me souviens de ses fossettes
Et de ses fous rires éclatés
Le miroir de ses yeux noisette
Pouvait parfois vous faire pleurer
Lorsqu’elle venait à la buvette
Et qu’elle se mettait à chanter
Elle aimait tant les jours de fête
Les jours de bal les soirs d’été
Puis vint le temps des cachettes
Ils ont tout fait pour la sauver
Pour éviter leurs mitraillettes
De mains en mains elle est passée
Tout le village faisait place nette
Quand tous les juifs étaient traqués
Mais ils l’ont emmenée la fillette
On ne l’a jamais retrouvée…
Elle sautillait telle une rainette
Entre les gouttes de rosée
On l’appelait la p’tite pipelette
Ils ne l’ont jamais oubliée !

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La Valse

Loin du bal, dans le parc humide
Déjà fleurissaient les lilas ;
Il m’a pressée entre ses bras.
Qu’on est folle à l’âge timide !

Par un soir triomphal
Dans le parc, loin du bal,
Il me dit ce blasphème :
« Je vous aime ! »

Puis j’allai chaque soir,
Blanche dans le bois noir,
Pour le revoir
Lui mon espoir, mon espoir
Suprême.

Loin du bal dans le parc humide
Qu’on est folle à l’âge timide !

II.

Dans la valse ardente il t’emporte
Blonde fiancée aux yeux verts ;
Il mourra du regard pervers,
Moi, de son amour je suis morte.

Par un soir triomphal
Dans le parc, loin du bal
Il me dit ce blasphème :
« Je vous aime ! »

Ne jamais plus le voir…
À présent tout est noir ;
Mourir ce soir
Est mon espoir, mon espoir
Suprême.

Dans la valse ardente il l’emporte
Moi, je suis oubliée et morte
.

Charles Cros