Lucie Delarue

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Si vous aimez encore une petite âme
Que vous avez eue en mains au temps passé, 

Qui n’était alors qu’un embryon de femme 

Mais dont le regard était déjà lassé, 

Si vous aimez encore une petite âme, 

Laissez-la quelquefois revenir encor 

A vous, que charmaient ses yeux mélancoliques. 

Vous vouliez, songeant déjà sa bonne mort, 

La refaçonner dans vos doigts catholiques, 

Laissez-la quelquefois revenir encor. 

Elle n’est pas devenue une chrétienne, 

Elle est même à présent, comme qui dirait, 

Sans foi, sans loi, ni joie, une âme païenne 

Des temps de décadence où tout s’effondrait. 

Elle n’est pas devenue une chrétienne. 

Sa fantaisie a la bride sur le cou. 

C’est un bel hippogriffe qu’elle chevauche, 

Qui de terre en ciel la promène partout 

Sans plus s’arrêter au bien qu’à la débauche. 

Sa fantaisie a la bride sur le cou. 

Elle a l’œil triste et la bouche taciturne 

Et quoique parfois ses essors soient très beaux, 

Comme elle a bu le temps présent à pleine urne, 

Elle se meurt de spleen, lambeaux par lambeaux. 

Elle a l’œil triste et la bouche taciturne. 

Son dos jeune a le poids du siècle à porter 

Comme une mauvaise croix, sans coeur d’apôtre 

Et sans assomption future à monter. 

Voilà ce qu’elle est devenue et rien d’autre. 

Son dos jeune a le poids du siècle à porter. 

Mais le souvenir parmi d’autres lui reste 

De vos mains qui la soignaient comme une fleur; 

Et si vous vouliez lui rendre votre geste, 

Elle pleurerait son mal sur votre cœur, 

Car le souvenir parmi d’autres lui reste.

Laissez-la quelquefois revenir encor 

A vous, que charmaient ses yeux mélancoliques. 

Vous vouliez, songeant déjà sa bonne mort, 

La refaçonner dans vos doigts catholiques, 

Laissez-la quelquefois revenir encor.

Lucie Delarue-Mardrus (1874 – 1945)