Théophile Gauthier

Que tu me plais dans cette robe

Qui te déshabille si bien,
Faisant jaillir ta gorge en globe,
Montrant tout nu ton bras païen !

Frêle comme une aile d’abeille,
Frais comme un coeur de rose-thé,
Son tissu, caresse vermeille,
Voltige autour de ta beauté.

De l’épiderme sur la soie
Glissent des frissons argentés,
Et l’étoffe à la chair renvoie
Ses éclairs roses reflétés.

D’où te vient cette robe étrange
Qui semble faite de ta chair,
Trame vivante qui mélange
Avec ta peau son rose clair ?

Est-ce à la rougeur de l’aurore,
A la coquille de Vénus,
Au bouton de sein près d’éclore,
Que sont pris ces tons inconnus ?

Ou bien l’étoffe est-elle teinte
Dans les roses de ta pudeur ?
Non ; vingt fois modelée et peinte,
Ta forme connaît sa splendeur.

Jetant le voile qui te pèse,
Réalité que l’art rêva,
Comme la princesse Borghèse
Tu poserais pour Canova.

Et ces plis roses sont les lèvres
De mes désirs inapaisés,
Mettant au corps dont tu les sèvres
Une tunique de baisers.

Théophile Gautier, La comédie de la mort

Insomnie …

Insomnie, grande dame aux ongles acérés,
Tes griffes m’ont rayé bien des morceaux de nuit.
Venant sans crier gare, sans même être invitée,
Tu prends place et t’installes, toujours après minuit.

Brutal ou en douceur, ton réveil m’exaspère.
J’essaye de t’ignorer et feins ton insistance
A m’occuper l’esprit, vraiment tu exagères !
Tu empiètes un peu trop mon intime existence

Quand je voudrais du calme, tu viens avec tes nerfs,
Tu agaces mes pensées, me poses des questions,
Fais que je réfléchis et me mets en colère
Quand tu sembles oublier ma récupération.

C’est au petit matin que tu daignes me laisser.
Tu laisses mes paupières lourdement se fermer,
Tu t’éclipses sans bruit, sur la pointe des pieds,
Sans penser que bientôt il faudra me lever.

C’est assez ! Cette nuit je vais t’empoisonner !
Ce petit comprimé, c’est pour mieux t’évincer,
Et tu pourras toujours venir, c’est terminé.
Tes griffes sont coupées, mes nuits te sont fermées !

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Peinture de Mario Sanchez