Jalousie …. quand tu nous tiens !

La jalousie est souvent considérée d’emblée comme une émotion malsaine. En réalité, il s’agit d’une émotion au même titre que les autres, ni saine ni malsaine en soi.

Sa fonction est la même que celle des autres émotions: nous renseigner sur nos besoins. Ce qui pose un problème dans le cas de la jalousie, comme avec certaines autres émotions, ce sont plutôt les conduites morbides et dangereuses qui en découlent souvent.

L’amour peut-il exister sans la jalousie?

Lorsque nous choisissons d’accorder à quelqu’un une place prépondérante dans la satisfaction de nos besoins affectifs les plus importants, nous disons que nous aimons cette personne. Or cette place de choix correspond à une dépendance qui conduit facilement à la jalousie. On peut donc dire que l’amour et la jalousie sont des expériences indissociables. Mais la jalousie n’est pas un problème en soi. Elle n’est que l’indice de la présence d’un problème; elle naît avec l’insatisfaction et l’insécurité.

On éprouve de la jalousie lorsqu’on n’est plus satisfait auprès de la personne qu’on a choisi de privilégier et plus particulièrement lorsqu’on craint de perdre cette source de satisfactions importantes. La jalousie peut donner lieu à des comportements destructeurs qui sabotent les fondements de la relation. Mais elle peut aussi servir de déclencheur pour nous amener à régler les problèmes personnels et conjugaux qui en sont la vraie source. C’est à nous de choisir entre la jalousie-émotion et l’existence jalouse.

L’émotion de jalousie amoureuse est une expérience précieuse. L’envie qu’elle contient nous informe sur nos besoins en souffrance. La part de colère qui en fait également partie constitue une porte d’entrée sur nos problèmes personnels par rapport à ces besoins ainsi que sur nos résistances à ceux-ci.

Comme toutes les émotions, la jalousie n’est donc ni mauvaise ni bonne en soi, même si c’est une émotion souffrante. Sa mission spécifique consiste à révéler à la fois un besoin frustré et les obstacles intrapsychiques à leur satisfaction. Un contact adéquat avec cette émotion ne conduit pas aux gestes destructeurs qu’on associe à tort à l’agressivité qui fait partie de la jalousie. Au contraire, il permet de régler le problème qui suscite cette émotion.

L’existence jalouse est une toute autre chose que la jalousie en tant qu’émotion. Je désigne par cette expression l’ensemble des attitudes et des comportements malsains d’une personne qui éprouve une jalousie: manifestation d’agressivité à répétition, suspicions, intrusions, manipulation, harcèlement. Dans des cas extrêmes, la jalousie ainsi vécue peut même conduire à l’homicide.

L’existence jalouse est une sorte d’existence « morte » et sans issue à cause des deux conduites qui la caractérisent: le camouflage du vécu et le contrôle du partenaire. Dans certains cas, on retrouve ces comportements à la fois chez le jaloux et son conjoint. Ce dernier se fait plus ou moins volontairement, complice de cette existence jalouse .

Ce ne sont pas les comportements du conjoint qui sont à l’origine de l’existence jalouse ou de la jalousie morbide, mais ce sont des lacunes au plan des besoins affectifs et une déficience dans la gestion de ces besoins. Plus précisément, la jalousie apparaît lorsqu’il y a à la fois carence affective et refus obstiné de se mobiliser pour combler cette insuffisance

Que la carence soit importante et date de l’enfance n’a pas d’importance en soi. Ce qui importe, c’est que le jaloux n’arrive pas à s’occuper adéquatement de ses manques actuels. Il est donc normal que sa jalousie soit activée lorsqu’il voit son conjoint donner à un autre (même parfois ses propres enfants) ce que lui-même désirerait recevoir.

De plus, l’absence de satisfaction peut amener le jaloux à rêver de situations où ses besoins seraient comblés. Mais il n’assume pas les fantasme d’infidélité qui naissent en lui. Il les projette plutôt à l’extérieur en les attribuant à son conjoint. Il est capable de faire cette projection en toute inconscience parce qu’il est incapable d’assumer l’ensemble de son expérience de vie amoureuse: ses manques, ses désirs et les fantasmes qu’ils suscitent. La projection sert alors de moyen pour se défendre contre sa propre expérience qu’il n’est pas disponible à assimiler. Elle lui évite d’avoir à tourner son regard vers l’intérieur pour se comprendre.

En gros on peut affirmer que c’est le contraire du camouflage et du contrôle qui permet de corriger une existence jalouse.

L’existence jalouse ne pourra pas prendre d’ampleur si le conjoint n’en est pas complice. Pour éviter d’y contribuer, il doit devenir conscient de ce qu’il vit. S’il est infidèle d’une manière ou d’une autre, il importe qu’il identifie les besoins qu’il comble dans cette autre relation. Il faut également qu’il assume ses sentiments autant que ses désirs et ses actes. Enfin, il doit être prêt à parler ouvertement de tout cela à son conjoint. Le jaloux tente toujours de rendre l’autre responsable de ses souffrance et de la détérioration de la relation. Conséquemment, le conjoint doit résister fermement à prendre sur lui les responsabilités qui ne lui appartiennent pas. Il doit même s’efforcer de remettre à l’autre celles qui lui appartiennent. Il doit aussi refuser d’être coupable là où, selon sa conscience, il ne l’est pas. Mais dans la mesure où ses sentiments et ses actes sont assumés, il est peu perméable à la culpabilité. Enfin, le conjoint doit être convaincu que la première fidélité est celle qu’il se doit à lui-même. Ce qui signifie que sa vitalité de même que celle du couple est tributaire de sa fidélité à son expérience totale. La manipulation a peu de prise sur celui qui tient avant tout à se respecter

La jalousie, lorsqu’elle devient un mode relationnel, est l’arme la plus puissante pour détruire radicalement une relation et aliéner les deux personnes qui y sont impliquées. Parce qu’elle mise essentiellement sur l’évitement d’un dialogue sincère, sur la fuite des responsabilités de chacun devant la satisfaction de ses besoins et sur une tentative de contrôle motivée avant tout par le déni de son expérience réelle, l’existence jalouse est une recette infaillible pour conduire au malheur. 

La première chose que le jaloux doit faire pour sortir de son existence jalouse, c’est exactement ce qu’il s’abstient généralement de faire, c’est-à-dire chercher les motifs personnels de sa jalousie. Ce n’est pas une tâche facile, mais c’est une démarche essentielle pour régler le problème de la jalousie morbide. En général la psychothérapie s’impose pour ce travail car il manque sérieusement de lucidité et de responsabilité par rapport à son expérience. Cette recherche personnelle lui permet d’abord d’identifier ses besoins insatisfaits. Elle favorise aussi une meilleure compréhension des comportements aberrants qu’il considère habituellement comme de bonnes façons d’obtenir satisfaction. C’est également une occasion de reconnaître ses responsabilités concrètes dans la satisfaction de ses besoins. Enfin, cette recherche met en lumière ses résistances à assumer ses besoins devant son conjoint, de même que les peurs que sous-tendent ces résistances. Avec l’aide de la psychothérapie, il peut explorer ses résistances et ses peurs, une condition indispensable pour les affronter efficacement et sortir de son existence jalouse.

.Mais si on choisit de regarder vraiment les problèmes importants et les insatisfactions graves qu’elle reflète, la jalousie peut devenir la manifestation de nos forces vitales les plus profondes. Si on repousse la tentation du contrôle illusoire et si on choisit la voie de la conscience lucide, la jalousie devient l’alliée de la relation, le signal qui permet de résoudre les problèmes avant qu’il soit trop tard.

Michelle Larivey ( 1944-2004 )

Michelle Larivey etait psychologue et psychothérapeute. Tout au long de sa carrière, elle a mis l’accent sur la recherche clinique, la formation de psychothérapeutes et le développement de nouvelles formes d’intervention en psychologie.

Michelle est devenue psychologue en 1969 et a toujours oeuvré en cabinet privé. Elle a complété sa scolarité et son internat de doctorat à l’Université de Montréal, en psychologie sociale. Par la suite, elle a suivi une formation pratique approfondie à l’Institut de Formation par le Groupe (Montréal), avec un accent sur l’intervention en milieu organisationnel, la formation professionnelle, l’animation de groupe ainsi que les processus d’apprentissage et de changement. C’est à la même époque qu’elle entreprenait une formation à la pratique de la psychothérapie au cours de laquelle elle fut exposée à l’influence de plusieurs approches de même que différents superviseurs et formateurs, notamment au National Training Laboratory (Chicago et Los Angeles).

Le 11 novembre 2004, Michelle Larivey est décédée au terme d’une longue lutte contre le cancer.

Michelle nous laisse le souvenir d’une personne remarquable par sa chaleur, la qualité de sa présence, la rigueur de sa pensée et la diversité de ses talents.

Un poème de Michelle Larivey

Inspiré par ceux qui
doivent arracher leur droit d’être vivant
à une enfance de restriction.

Sans jamais m’asséner un seul coup
ils m’ont brisé!

Ils m’ont enveloppé de leur silence
et de leur seul regard
sommé de porter la prunelle basse
(en tout temps).

Toute leur vie
ils ont regardé au-dessus de ma tête
s’appuyant sur mon crâne
pour rabaisser ma voix
quand j’osais être
(quelque peu seulement).

Maintenant
j’ai peine à sortir d’un sommeil
qui ressemble plus à une mort raide
qu’au calme autrefois ordonné.

Est-ce que j’existe?
Pourtant oui… je sens mon coeur battre dans le béton de ma prison.
Pourtant non… je deviens muet sous le seul poids d’un regard ouvert.

J’ai avancé en âge
pourtant
leur voix d’antan est tout aussi cruelle
elle traverse mes enfants
pour me joindre au coeur même
de ma jeune plaie.
Je donne l’espace de leur vie
à mes enfants.
Pourquoi eux aussi
m’écrasent-ils au passage
comme une flaque transparente?

Je voudrais tellement
éclater mes chaînes par hurlement
et noyer mes songes de bêtes muettes!
Je sens un son rouge se former dans ma mémoire
et la force surgir du fond.

Bientôt je me lèverai
et sans permission aucune
j’élèverai la voix
(très haute)pour exister.