L’Autre

Quand ton regard se perd au milieu de la nuit,
Que tu es avec Elle dans tes pensées, sans bruit,
Si elle prend tes envies, si elle nuit à ta vie,
Elle est tout près de toi, et moi jamais bien loin.
Quand mes yeux croisent les tiens faisant fuir les miens,
J’entends au fond du coeur le silence de vos liens…

Quand je suis près de toi, tu es toujours ailleurs,
Je m’accroche à l’idée qu’Elle est pour toi meilleure,
Mais ancrée à ta vie elle dicte tes douleurs.
Promets moi je t’en prie de trouver le bonheur,
Promets moi d’essayer chaque jour, à chaque heure,
Je vois ton mal de vivre et bien souvent j’en pleure…

Tu détournes mon aide, je sais, tu ne veux qu’ Elle,
Tu ne vois plus le ciel puisqu’elle brûle tes ailes.
Certains refuseront de te tendre la main,
Alors, promets le moi, à partir de demain,
Regarde au fond de moi, j’ai le coeur grand ouvert,
Pour mieux te réchauffer quand viendra ton hiver…


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Jean Lahor (1840-1909)

Le poète et docteur français Henri Cazalis (1840-1909) écrit sous les pseudonymes Jean Caselli et Jean Lahor. Docteur respecté, ses patients se nomment Maupassant et Verlaine. Poète symboliste attiré par les images de la mort, il combine littérature et carrière médicale.

Connu pour Le Livre du Néant et L’Illusion, on le nomme «l’Hindou du Parnasse contemporain» vu son penchant pour la pensée orientale. Il fréquente les Parnassiens, se lie avec Mallarmé et forme avec Sully-Prudhomme la Société de Protection des Paysages et de l’Esthétique de la France. Ses poèmes sont repris par les compositeurs Saint-Saëns, Duparc, Chausson et Hahn.

Tu ne me connais pas, tu ne sais qui je suis,
Tu ne m’aperçois pas, le soir, quand je te suis,
Quand se perd ma pensée en tes lueurs de femme,
Quand je m’en vais, noyant mes sens, noyant mon âme

Dans les candeurs et les fraîcheurs de ta beauté.
Tes regards clairs, pareils à des matins d’été,
Si chastement encor s’arrêtent sur les choses :
Tu n’as jamais su voir le trouble que tu causes,

Jamais tu n’as su voir, en passant devant moi,
Que je m’émeus et souffre, et pâlis près de toi !
À qui donc seras-tu ? Qui boira la lumière
De tes yeux ? Qui verra l’ivresse printanière

De ton premier amour ? Un soir, quel bienheureux
Te tiendra sur son cœur comme un oiseau peureux ?
Oh ! qui déroulera ta jeune chevelure ?
Qui viendra respirer, ô fleur, ton âme pure,

Et par de longs baisers courant sur tes bras nus
Fera passer en toi les frissons inconnus ?
Et moi, qui si longtemps t’ai cherchée et rêvée,
Je dois donc te quitter, lorsque je t’ai trouvée !

Vertige

Fiançailles de néant, de vide et de poussière,
Un vertige sans fin, maladive nausée.
Il demeure mon énigme, mon histoire, mon hier,
La liqueur noire et froide coulant dans mes pensées

La pénombre de glace projette mon destin,
Je reste suspendue dans la conscience du temps.
De son apparition mon corps reste le lien,
Mais ses mots sont des balles tirées à bout portant.

J’ignorais ses silences, ses univers secrets,
L’espace, le temps, plus rien, ce trait infranchissable,
Difforme, gigantesque et si vide d’après,
Coups de poing en plein ventre, attentes interminables.

J’ai fermé ma serrure à tous ses lendemains,
Car là, il est trop tard, le temps a basculé.
Je n’ouvrirai jamais sa porte c’est certain,
Et pourtant, le revivre…une seule soirée !

Image qui s’efface, symphonie des yeux clos,
Penser à son visage et ne rien en savoir…
Sans minute de grâce il m’a gifflée de mots,
Et rangée comme tant d’autres au fond de son tiroir

Nos échos renvoyés l’un à l’autre sont muets,
Mon être se rétracte, mon âme passe la mort,
Hébétée de silence et le regard défait,
Son étreinte me hante, abominable sort

Nuit maudite d’abandon, mes heures de couvre-feu,
Ce qui l’arrache à moi ne montre aucun repére
Tout n’est qu’effacement, me quitte peu à peu,
Sur nos derniers instants se ferment mes paupières…


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